Dépasser le sondage bashing grâce au sondage augmenté

Les récentes primaires à droite comme à gauche ont été l’occasion d’une nouvelle vague de critiques des sondages, d’intentions de vote qui n’auraient “vu venir” ni la victoire de François Fillon, ni celle de Benoît Hamon. Comme d’ailleurs avant elles, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis ou la victoire du Brexit au Royaume Uni.

En tant que sondeurs chahutés, nous souhaiterions non pas tant nous émouvoir ou nous justifier sur ce procès que le dépasser. Plaider pour une troisième voie, à la fois plus constructive et plus honnête intellectuellement, entre celle qui, d’une part, consiste à enterrer les instituts d’études et, de l’autre, prétendre que tout va bien et qu’il est urgent de ne rien changer.

Depuis une dizaine d’années, en effet, les transformations de l’espace public sont telles qu’elles impliquent de repenser la façon de saisir l’opinion, et ce, de façon toute particulière en temps de campagne électorale. Cela vaut pour nous comme pour l’ensemble des observateurs du monde politique. Les commentaires et analyses doivent pouvoir continuer à s’appuyer et ne peuvent complètement se substituer aux outils qui tendent à objectiver les besoins, attentes, opinions des citoyens, les lignes de fracture, rapports de force, dynamiques à l’œuvre dans notre société. En cela, les sondages ont toujours été des auxiliaires modestes mais précieux de la démocratie.

Prendre en compte et faire évoluer techniques et analyses dans un écosystème nouveau

Pour autant, il est devenu crucial de prendre en compte et faire évoluer techniques et analyses dans un écosystème nouveau. Entrés extrêmement rapidement dans le quotidien des citoyens du monde entier, les usages numériques ont en effet contribué à déstabiliser et fragmenter l’espace public tel qu’il était il y a ne serait-ce que dix ans. Ils ont également connecté les citoyens entre eux comme jamais auparavant, leur donnant une information plus complète, plus large mais aussi d’une nature nouvelle, ainsi que la possibilité d’échanger, comparer, évaluer, critiquer, moquer, conspuer, mais aussi s’engager. Les Français détiennent aujourd’hui une capacité d’arbitrage très forte, en étant partie prenante d’une vaste communauté de pairs, déclinée en multiples sous-communautés d’intérêt où l’avis des uns agit sur le comportement des autres. Qu’on s’en réjouisse, le questionne ou le déplore, internet et les réseaux sociaux ont transformé l’Agora.

Dans ce contexte, les sondages demeurent les instruments les plus à même de mesurer les opinions dans leur diversité, autrement dit d’une façon représentative de l’ensemble de la population, même si leurs conditions de réalisation doivent continuer d’être interrogées et améliorées. Pour autant, ce que ces citoyens d’un genre nouveau consultent ou échangent désormais spontanément sur internet, pour n’être pas le fait de l’ensemble des Français (car tous n’y sont pas présents, ni actifs au même degré quand ils y sont présents), n’en constituent pas moins des données extrêmement significatives et pertinentes.

En travaillant sur ces données pendant les deux primaires qui viennent d’avoir lieu, ils nous sont même apparus comme un complément indispensable pour saisir en temps réel, voire en les anticipant, les dynamiques à l’œuvre durant les campagnes électorales et mesurer l’engagement à l’égard des candidats. Et ce, plus rapidement que ne le pouvaient les sondages dont la réalisation sur cette base électorale relativement méconnue et très volatile a pu prendre de 3 à 10 jours.

Quels que soient les indicateurs que nous avons élaborés, les dynamiques en faveur des deux candidats qui ont terminé victorieux étaient en effet manifestes. La stratégie Facebook de François Fillon s’est montrée particulièrement efficace jusqu’à un véritable engouement la toute dernière semaine de campagne qui s’est également traduit sur Twitter. Sur un temps plus réduit, il en a été de même avec la campagne mise en place par Benoît Hamon qui a suscité davantage d’interactions et de viralisation que celles de ses concurrents, chacune de ses interventions sur Twitter et Facebook étant particulièrement relayée, l’amenant à dominer très nettement les échanges sur les réseaux sociaux.

Nos analyses nous ont également permis d’éprouver la solidité de ces dynamiques. Durant la campagne à droite, tous les projecteurs étaient focalisés sur le duel Nicolas Sarkozy-Alain Juppé, ce que ne démentait d’ailleurs pas le volume global des conversations sur les réseaux sociaux. Pour autant, la cartographie en continu des conversations sur Twitter nous a permis de comprendre qu’autour de Nicolas Sarkozy se cristallisaient non seulement un rejet massif venant de communautés de sympathisants de gauche (ou de communautés animées par la dérision) mais aussi l’activisme très actif d’une communauté néanmoins réduite de jeunes sympathisants membres du parti Les Républicains. Face à lui, les échanges autour d’Alain Juppé sont apparus en revanche de nature très diffuse, sans réel ancrage dans le parti LR. Alors même que François Fillon agrégeait quant à lui, à la fois des militants du parti tout en conquérant progressivement et de façon structurée des sphères proches.

L’analyse des interactions des candidats sur Facebook nous a également permis de saisir comment François Fillon est parvenu à créer un véritable engagement qui s’est maintenu et développé durant le dernier mois de campagne bien plus fortement que les autres candidats, indiquant une volonté plus solide de le soutenir.

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